En Janvier 1970, un magazine de bandes dessinées au petit format qui s’apprête à marquer des générations entières de lecteurs pointe le bout de son nez dans les kiosques français: STRANGE.
Ce mensuel nous propose de suivre les aventures de Daredevil, Iron Man, le Silver Surfer et des X-Men (très vite rejoints par Spider-Man), des super-héros devenus des icônes chez nos voisins américains au cours des années 1960 mais qui sont encore méconnus en France. Très vite, le succès est au rendez-vous et, au fil du temps, la revue évolue, nous présentant d’autres personnages tout aussi passionnants.
Publié par les Éditions LUG durant deux décennies, puis par SEMIC à l’orée des années 1990, STRANGE sera l’initiateur d’un genre littéraire encore très populaire aujourd’hui.
À travers ce petit dossier vintage, nous allons parcourir ensemble l’évolution de ce magazine culte !
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1️⃣ LA GENÈSE
En 1950, Alban Vistel – un ancien commandant de la Résistance française – et le journaliste Marcel Navarro s’associent pour créer la maison d’édition LUG dont les locaux sont bâtis à Lyon (qui était alors l’un des principaux lieux de publication de journaux pour la jeunesse).
Dans un premier temps, la société réédite uniquement de vieilles bandes dessinées françaises et italiennes en noir et blanc, mettant en scène des aventuriers ou des cow-boys comme Tex Willer, un Ranger du Texas à la gâchette rapide dont les aventures sont publiées dans la revue RODÉO. Mais Navarro souhaitant proposer aussi des séries originales, engage des studios français et italiens pour concevoir de nouvelles BD. C’est ainsi qu’en 1963 apparaît Zembla, un personnage librement inspiré de Tarzan, dans la revue SPÉCIAL KIWI. Le succès étant au rendez-vous, le tarzanide bénéficiera très vite de sa propre revue mensuelle et LUG continuera à proposer des personnages inédits issus de différents univers (western, magie, cosmique…) au lectorat français.
ℹ️ Un dossier détaillant les publications des Éditions LUG vous sera proposé prochainement.
L’âge d’or est cependant de courte durée car les ventes commencent à s’essouffler à la fin des années 1960. Afin de ne pas perdre la face devant la concurrence, LUG répond favorablement à l’offre de Marvel de publier leurs séries super-héroïques. De Février à Août 1969, la revue pocket mensuelle FANTASK est éditée. Proposant les aventures des Fantastic Four, du Silver Surfer et de Spider-Man, elle est arrêtée brusquement par la Commission de surveillance et de contrôle des publications destinées à l’enfance et à l’adolescence (CSCPJ) qui la considère nocive au jeune public, jugeant sa science-fiction « terrifiante », les combats présentés « traumatisants » et les dessins « violents ».
Loin de se décourager et acceptant de recourir à l’autocensure (plus d’informations sur les procédés utilisés au troisième chapitre de ce dossier), la maison d’édition lyonnaise proposera les revues mensuelles au format poche STRANGE et MARVEL l’année suivante. Si la première poursuivra son bonhomme de chemin durant plus de 25 ans, la seconde s’arrêtera au bout de 13 numéros en 1971, les raisons exposées étant qu’il n’y avait aucun article de fond (des rubriques d’informations n’ayant aucun lien avec l’intitulé de la revue étaient monnaie courante à cette époque) et que la Commission jugea l’aspect de Benjamin Grimm/The Thing (l’un des membres des Fantastic Four, dont la série était au menu du magazine) trop horrifique. Il est ironique de penser que c’est ce même héros qui deviendra rapidement populaire au sein de la fanbase francophone !
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2️⃣ HISTOIRE ET PRÉSENTATION DU MAGAZINE
Comptant parmi les plus longues revues super-héroïques publiées en France à ce jour, STRANGE comptabilise 335 numéros, publiés de Janvier 1970 à Mars 1998.
Au départ, la revue est au format poche et ses pages alternent entre une biochimie verte/rouge en complément du traditionnel noir & blanc. Par la suite, le format grandit et sa pagination est totalement en couleurs. Quant au logo du magazine, il conservera plus ou moins son aspect tout au long de la série.
En plus des BD, le lectorat peut retrouver des rubriques d’informations aux thèmes variés (elles finiront par disparaître avec le temps). Dès le vingt-cinquième numéro (paru en 1972), c’est le peintre français Jean Frisano qui réalise la majorité des couvertures du mensuel jusqu’à son décès en 1987.
De 1970 à 1996, le magazine propose quatre épisodes tirés de séries Marvel. Parmi les titres présents au menu, on peut citer:
✪ AMAZING SPIDER-MAN, qui est la série phare du magazine depuis STRANGE 18 (1971). Une double ration sera même proposée au lectorat à certains moments afin de rattraper le retard par rapport aux États-Unis.
✪ DAREDEVIL (STRANGE 1-211), SILVER SURFER (STRANGE 1 à 14) & INVINCIBLE IRON MAN (STRANGE 1-66, 75-185, 216-324).
✪ UNCANNY X-MEN, de STRANGE 1 à 63. Les aventures de la première équipe de X-Men, composée de Scott Summers/Cyclops, Jean Grey/Marvel Girl, Iceberg, Angel & The Beast.
✪ CAPTAIN MARVEL, de STRANGE 64 à 89. La série met en scène le kree Mar-Vell, le premier Captain Marvel, et Rick Jones, l’ancien acolyte de Captain America. Exilé dans la Zone Négative par ses pairs suite à son insubordination, il parvient à s’en échapper grâce à des bracelets qui lui permettent d’échanger ses atomes avec le jeune homme.
✪ ROM THE SPACEKNIGHT, de STRANGE 133 à 178. Rom Artour est un extraterrestre faisant partie des Spaceknights, les protecteurs de Galador. Pour la petite anecdote, avant d’être un héros de comics, ce personnage était à la base un jouet crée par la société de jeux Parker.
✪ ALPHA FLIGHT, qui relate les missions de la super-équipe canadienne dirigée par Guardian et crée par John Byrne dans les pages de UNCANNY X-MEN. Elle sera proposée dès STRANGE 179 jusqu’au 254ème numéro.
Iron Fist, Namor et même Deadpool auront également leur instant de gloire au sein du magazine.
ℹ️ Pour plus de détails sur le contenu des numéros, nous vous invitons à visiter cet excellent site.
Le succès est au rendez-vous et STRANGE est très vite rejoint par d’autres magazines comme SPÉCIAL STRANGE, SPIDEY, NOVA et TITANS. Le magazine obtient deux hors-séries:
✪ STRANGE – SPÉCIAL ORIGINES (qui ne possède pas sa numérotation propre mais porte le Bis de sa revue-mère), d’une durée de 70 numéros, fait son apparition en Janvier 1981. Publié à un rythme trimestriel, puis bimestriel à compter d’Avril 1995, il s’arrête en Décembre 1996. Comme son nom l’indique, il se spécialise dans les origines des personnages de la Maison des Idées.
✪ STRANGE – SPÉCIAL JEUX, une revue annuelle proposant différents types de jeux et publiée chaque été entre 1982 et 1987.
À la fin des années 1980, la popularité des super-héros commence à décliner, mais la plupart des revues tiennent bon. En Janvier 1989, Navarro décide prendre sa retraite et les propriétés de LUG sont vendues à l’éditeur suédois Semic. STRANGE adopte alors un look plus moderne.
En Octobre 1996, Semic perd la licence Marvel au profit de la maison d’édition italienne Panini qui reprend la publication des séries de la Maison des Idées dès Février 1997. Après un hiatus de cinq mois, Semic décide de ressusciter sa revue phare en la dédiant désormais à l’univers DC Comics.
De Mai 1997 à Mars 1998, la revue propose notamment les séries BATMAN, WONDER WOMAN, FLASH et JUSTICE LEAGUE OF AMERICA. Mais la recette étant maigre, la revue est arrêtée définitivement.
Un reboot du magazine est effectué en Janvier 2007 par le collectif Organix Comics. Cette seconde mouture est trimestrielle et distribuée uniquement dans les magasins spécialisés. Dédiée en partie à l’étude des comics (à l’image du magazine COMIC BOX), elle sera stoppée en 2012.
3️⃣ UNE CENSURE SÉVÈRE
Oui, c’est grâce à eux que nous avons pu avoir accès aux productions américaines sur le sol français. Mais s’il y a bien un fait que l’on reproche à LUG et Semic, c’est la censure qui a été pratiquée sur leurs publications. Les deux maisons d’édition étaient désireuses de rester dans les bons papiers de la Commission et de ne pas être contraintes d’arrêter STRANGE, qui fut l’une de leurs revues les plus rentables.
Bien que l’on pourrait croire que tout ceci a débuté avec l’arrivée des super-héros à la fin des années 1960, il s’avère que LUG la pratiquait déjà sur la bande dessinée italienne en effaçant les pistolets des mains des cow-boys sur les tirages destinés à l’impression à l’aide d’une encre spéciale. Un atelier de retouche avait été crée spécifiquement pour cette tâche.
En ce qui concerne les œuvres Marvel, cette censure va prendre des proportions démesurées. Parmi les mesures prises, on peut citer:
✪ L’ajout de vêtements aux personnages, que ce soit pour les femmes apparaissant en sous-vêtements ou certains justiciers comme le Silver Surfer qui s’est vu attribué un slip (ce qu’il n’avait pas lors de sa première apparition dans la série FANTASTIC FOUR).
✪ La suppression des onomatopées accompagnant souvent les scènes d’action (notamment les coups de poings et les lignes de vitesse) qui constituent pourtant l’une des bases du comics.
✪ La réduction des courses-poursuites jugées trop longues, conduisant parfois à la suppression de certaines cases.
✪ La modification des éléments anatomiques de certaines créatures dont l’aspect est considéré trop agressif pour le jeune public (insertion d’une nouvelle tête, changement de la couleur de peau…). Prenons comme exemple The Lizard, un des ennemis récurrents de Spider-Man, qui a eu la queue et le museau raccourcis afin de le rendre moins « terrifiant ».
La série classique THE ETERNALS de Jack Kirby (publiée dans STRANGE 90 à 93 en 1977) sera supprimée de la revue, en partie à cause du look peu engageant des Déviants (créatures rivales des Éternels, le peuple surhumain immortel vedette de la série). C’est l’un des concurrents de LUG à l’époque, Arédit, qui poursuivra sa publication en 1979.
Bien que la Commission lâchera du lest à partir des années 1980, cette pression invisible sera toujours présente, poussant la maison d’édition à s’auto-censurer. Cependant, au fil du temps, les mœurs vont évoluer, faisant que l’impact de la loi de 1949 sur les publications destinées à la jeunesse sera moins important.
Les lecteurs devront attendre les années 2000 et les rééditions effectuées par Panini Comics pour avoir l’occasion de découvrir les numéros bafoués dans leur version complète.
4️⃣ POSTERS ET SUPPLÉMENTS
De temps en temps, le magazine proposait des posters détachables (la plupart signés par le regretté Jean Frisano) et d’autres suppléments. Ils sont à découvrir en intégralité ci-dessous, vous permettant au passage de suivre l’évolution du mensuel !
STRANGE 11 (Novembre 1970)
STRANGE 52 (Avril 1974)
STRANGE 56 (Août 1974)
STRANGE 60 (Décembre 1974)
STRANGE 63 (Mars 1975)
STRANGE 67 (Juillet 1975)
STRANGE 70 (Octobre 1975)
STRANGE 74 (Février 1976)
STRANGE 79 (Juillet 1976)
STRANGE 82 (Octobre 1976)
STRANGE 86 (Février 1977)
Encart promotionnel pour la revue LA PLANÈTE DES SINGES, éditée également par LUG.
STRANGE 87 (Mars 1977)
STRANGE 91 (Juillet 1977)
STRANGE 94 (Octobre 1977)
STRANGE 98 (Février 1978)
Publicité pour le magazine NOVA, également édité par LUG.
STRANGE 100 (Avril 1978)
Un transfert Spider-Man en couleurs pour tee-shirt.
STRANGE 103 (Juillet 1978)
STRANGE 106 (Octobre 1978)
STRANGE 110 (Février 1979)
STRANGE 114 (Juin 1979)
STRANGE 118 (Octobre 1979)
STRANGE 122 (Février 1980)
STRANGE 126 (Juin 1980)
Publicité pour la nouvelle version de MUSTANG, une autre revue éditée par LUG.
STRANGE 130 (Octobre 1980)
STRANGE 134 (Février 1981)
[DOSSIER] Le Hip-Hop et les comics: Une histoire de culture
STRANGE 138 (Juin 1981)
STRANGE 142 (Octobre 1981)
STRANGE 146 (Février 1982)
STRANGE 150 (Juin 1982)
STRANGE 154 (Octobre 1982)
Au dos du poster, il est possible de retrouver une version Spider-Man du jeu de l’oie.
STRANGE 158 (Février 1983)
Au dos du poster, un jeu de plateau est disponible.
STRANGE 162 (Juin 1983)
Au verso du poster, figure également un jeu de plateau.
STRANGE 166 (Octobre 1983)
STRANGE 170 (Février 1984)
Ce poster-ci contient un jeu-labyrinthe au verso.
STRANGE 174 (Juin 1984)
Un jeu de parcours est disponible à l’arrière du poster.
STRANGE 178 (Octobre 1984)
Le poster met en avant Photonik, une création française n’appartenant pas à l’univers Marvel et dont les aventures étaient publiées dans le magazine SPIDEY, également édité par LUG. C’est désormais Delcourt qui assure la publication de la série.
STRANGE 182 (Février 1985)
STRANGE 186 (Juin 1985)
STRANGE 190 (Octobre 1985)
STRANGE 194 (Février 1986)
STRANGE 198 (Juin 1986)
Publicité pour le mensuel OMBRAX SAGA, édité également par LUG.
STRANGE 202 (Octobre 1986)
Publicité pour Epsilon, un héros n’appartenant pas à l’univers Marvel et dont les aventures étaient publiées dans le magazine TITANS.
STRANGE 206 (Février 1987)
STRANGE 210 (Juin 1987)
STRANGE 214 (Octobre 1987)
STRANGE 283 (Juillet 1993)
Publicité pour le magazine 2099, édité également par Semic.
STRANGE 300 (Décembre 1994)
STRANGE 301 (Janvier 1995)
Calendrier de l’année 1995.
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Véritable best-seller de la pop-culture française pendant près d’une trentaine d’années, la revue n’est désormais plus qu’un souvenir et il est peu probable qu’elle fasse son retour un jour, le format kiosque ayant pratiquement disparu en France depuis 2018. On espère néanmoins que ce dossier aura ranimé les souvenirs des lecteurs de la première heure et aura donné envie à d’autres de se lancer en quête des numéros de la célèbre revue en brocante !
L'AUTEUR

FLORIAN DAYRAS
Co-fondateur de COMIX'TRÊME ─ Passionné de comics (principalement Marvel et DC Comics), grand mordu de Doctor Who et Potterhead. Manitou suprême de la conscience du papier durant son temps libre.